Suite à sa note qui proscrit la séquestration des malades indigents dans les formations sanitaires, Manaouda Malachie essuie une volée de bois vert au sein de la corporation médicale.

C’est le branle-bas au sein du corps médical et des économistes de la santé au Cameroun. La controverse n’en finit plus autour de la note du ministre de la Santé publique (Minsanté) au sujet « Des malades otages dans les hôpitaux ». Dans ce document signé le 14 mars 2019 et rendu publique le 25 mars dernier, Manaouda Malachie interdit «la séquestration des patients indigents dans les formations sanitaires publiques ». Sous un ton sentencieux à l’endroit des responsables des formations sanitaires publiques, le Minsanté instruit « toutes affaires cessantes, [de] libérer tous les patients qui se trouveraient ainsi retenus dans [les] formations sanitaires respectives, en raison de leur insolvabilité, et de me rendre compte instamment de vos diligences et des coûts y relatifs ».

Litanie de critiques

Depuis lors, au sein de la corporation sanitaire, Manaouda Malachie essuie une volée de bois vert. Un chapelet de critiques à l’endroit de ce dernier ne semble pas prêt de s’arrêter. « Je ne suis pas d’accord avec la manière de faire du ministre. Parce que les gens ne peuvent pas venir à l’hôpital, sachant que le service est payant, mais ils ne payent pas après avoir été soigné. Finalement, disons donc que l’hôpital est gratuit pour tous », s’agace une autorité sanitaire de la ville de Ngaoundéré. Pour ce gestionnaire d’hôpital, la décision du Minsanté va démotiver le personnel sanitaire à qui les hôpitaux reversent entre 30 et 40% des recettes. « En demandant la libération des patients insolvables, les malades ne vont plus jamais payer les factures. Nos recettes vont donc chuter. Toute chose qui entraînera une dégradation de la qualité des soins du fait de la démotivation du personnel », commente un autre médecin qui prédit « un désastre » à l’horizon. Cette analyse rejoint la position de l’économiste Dieudonné Essomba. « Cette décision est très contre-productive : elle va dégrader davantage des services davantage les services de santé déjà mal en point », tranche-t-il.

Pour le moins, cette décision ne fait pas l’unanimité. Certains, comme Dieudonné Essomba, la trouve irréaliste et difficilement applicable. Car, le ministre et ses collaborateurs n’ont pas les moyens opérationnels pour évaluer l’impact de leur décision. Ce d’autant plus que « Nous ne sommes pas devant une décision de santé mais une décision économique qui porte sur la santé publique », explique-t-il. Dans le même sens, un cadre du Minsanté ajoute : « l’hôpital est comme une entreprise. Imaginez madame, qu’on ordonne à votre directeur de publication de distribuer gratuitement ses journaux.  Jugez par vous-même, l’impact que cela aura sur la structure, les employés, le fonctionnement etc. ».

Nuance syndicaliste

Le Syndicaliste Sylvain Nga Onana lui, se montre plus nuancé. « Pour que ce soit réaliste et réalisable, il faut une bonne réforme hospitalière; il faut que le gouvernement dote la sante publique de 15% du budget général de l’Etat comme acte à la conférence d’Abuja il y a plus de vingt ans et enfin, mettre en place la Couverture santé universelle », analyse le Président du Syndicat national Cap/Santé. Un avis partagé par un médecin en service dans la région de l’Extrême-Nord qui s’interroge sur la probité morale des patients. « Peut-on compter sur la bonne foi des patients camerounais pour qu’ils payent leurs soins et sans se faire pas passer pour des personnes indigentes ? Comment fera-t-on pour que les gens ne se livrent pas aux actes de dénonciation hasardeuses des responsables des formations hospitalières ? », s’interroge-t-il.

Toujours est-il qu’une bonne franche de professionnels de santé préfèrent se conformer à la décision du Minsanté. « Je suis un ouvrier. Je suis obligée de respecter la décision républicaine, sans état d’âme. L’Etat a dit sortez les indigents, j’applique », confie le directeur d’une formation hospitalière réputée à Douala. Pour ce haut commis, « l’hôpital c’est celui de l’Etat. Si on perd où est le problème ? Il n’y a pas de problème si ça rentre dans les missions régaliennes de l’Etat. L’hôpital n’a pas vocation à faire des bénéfices. Quand on soigne les Camerounais, qui gagne ? Le reste on verra plus tard. On nous a demandé de faire des propositions, je vais les faire ».

Faibles dépenses de l’Etat

Au Cameroun, les dépenses de santé par ménage représentent 70% et seulement 6% de la population camerounaise est couverte par une assurance sociale. L’Etat ne dépense que 3400 FCFA par an et par habitant. Selon un rapport de la Banque mondial publié en 2018 sur les finances publiques au Cameroun, les dépenses de santé de l’Etat sont faibles. Bien plus, la répartition régionale du budget de l’Etat ne tient pas compte des réalités des populations, de leur statut socio-économique, du fardeau de la maladie ou du contexte sécuritaire. Hugue Nkoutchou, PhD (University of Bath), lui, constate qu’un coût élevé du service de la dette et la masse salariale du gouvernement évincent les dépenses prioritaires telles que la santé. Aussi, le budget de santé publique est insuffisant et représente moins de 1% du PIB ou 4,29% du budget annuel.